The Irish Press - Venezuela : Rodeo I, la prison qui veut "rendre fou"

Venezuela : Rodeo I, la prison qui veut "rendre fou"
Venezuela : Rodeo I, la prison qui veut "rendre fou" / Photo: JUAN BARRETO - AFP/Archives

Venezuela : Rodeo I, la prison qui veut "rendre fou"

Cellules lugubres, gardiens cagoulés, uniformes sombres et torture dans la "capsule temporelle" font partie des souvenirs que traînent les prisonniers politiques passés par Rodeo I, devenu le centre de détention le plus redouté du Venezuela depuis la fermeture du tristement célèbre Hélicoïde.

Taille du texte:

L'ONG Human Rights Watch, qui s'est rendue au Venezuela la semaine dernière, a demandé sa fermeture immédiate.

Sous la pression de Washington, la présidente par intérim Delcy Rodriguez a promulgué, après la capture du président Nicolas Maduro en janvier dernier, une amnistie qui a bénéficié à des centaines de prisonniers politiques.

Mais beaucoup d'autres vivent encore un enfer derrière les barreaux de Rodeo I.

Des détenus libérés cette année mettent leur peur de côté pour raconter à l'AFP les conditions inhumaines et les tortures à l'intérieur de cette prison, quand le pouvoir tente de projeter une image moins problématique.

L'ONG Foro Penal recense au moins 20 prisonniers politiques morts en détention, dont l'un était incarcéré à Rodeo I.

Whillfer Piña a cru qu'il allait mourir à son arrivée dans cette prison, dont le directeur - surnommé "Le Requin" - l'a accueilli avec une menace : "Personne ne sort vivant d'ici. La seule façon d'en sortir, c'est les pieds devant".

Les yeux bandés et une cagoule sur la tête, il a été placé face à un mur, entouré de gardiens armés. "C'est la fin du film", se souvient avoir pensé l'opposant, croyant à une exécution.

Professeur de mathématiques, il avait été arrêté en 2024, accusé d'avoir planifié un attentat contre le président Maduro. Il a été libéré en février, quelques semaines après la capture de ce dernier par l'armée américaine.

- "Terreur" -

Le centre Rodeo, situé à une cinquantaine de kilomètres de Caracas, est composé de quatre tours numérotées. Rodeo I accueille les détenus "politiques" (opposants mais aussi personnes accusées de l'être ou étrangers).

Ses cellules étouffantes de deux mètres de large sur trois de long ne disposent que d'une couchette en ciment et d'un espace faisant office de douche et latrines.

Une minuscule lucarne avec des barreaux est le seul lien avec le monde extérieur. Le rationnement de l'eau transforme l'endroit en un foyer de prolifération d'insectes et de maladies.

M. Piña raconte avec humour avoir battu un "record" parmi ses compagnons, le jour où il a tué 34 mouches dans sa cellule.

Moins joyeux, il dit aussi qu'à cause des conditions de détention insalubres, il a souffert de fortes fièvres pendant 21 jours sans recevoir le moindre soin médical.

Il se rappelle avoir prié, demandant à Dieu : "Si je dois partir, s'il te plaît, que ce soit avec dignité".

Des prisonniers passés par Rodeo I affirment avoir perdu la notion du temps et vécu dans un état d'alerte permanent.

Célèbre figure de l'opposition, proche d'une des principales opposantes, Maria Corina Machado, Freddy Superlano, arrêté lors de la répression de la crise post-électorale de la présidentielle 2024, se distrayait en observant les oiseaux, la lune ou les étoiles par l'étroite fenêtre de sa cellule, se rappelle-t-il.

"Qu'est-ce que tu peux faire d'autre ?", s'interroge-t-il. Cette prison "est faite pour qu'on devienne fou". Il décrit un "monde de terreur" : "Les barreaux sont noirs, les couleurs sombres, l'ambiance est très lugubre".

"C'est davantage un camp de concentration qu'une prison", affirme cet homme de 50 ans libéré en février après avoir passé près d'un an à l'Hélicoïde puis quatre mois à Rodeo I.

Là, les geôliers sont habillés de noir, se couvrent le visage et s'identifient par des pseudonymes intimidants comme "La Braise".

Les détenus ne sortent de leurs cellules que cagoulés et immobilisés. Le contact humain est pratiquement inexistant. Le sommeil est réduit à quelques heures et la chaleur infernale.

Les prisonniers sont forcés d'écouter musique ou émissions télé interminables, toujours en faveur du pouvoir.

Selon l'ONG Foro Penal, plus de 344 personnes sont toujours détenues pour des raisons politiques au Venezuela, dont des dizaines à Rodeo I.

- Torture en "capsule" -

Whillfer Piña a été témoin du transfèrement de plusieurs de ses compagnons vers le redouté quatrième étage, à la moindre manifestation de désobéissance ou de rébellion.

C'est là que se trouve la "capsule temporelle", une petite cellule où les prisonniers ne tiennent que debout, cagoulés et menottés. "On te donne un peu d'eau et un peu de nourriture une fois par jour", et parfois tu es privé de toilettes et "tu dois te faire dessus", se souvient M. Piña.

"Ils y ont détenu beaucoup d'étrangers", assure-t-il.

Des enquêteurs de l'ONU ont dénoncé les tortures subies par 64 prisonniers politiques, notamment sous cette forme. Des faits survenus après la capture de Nicolas Maduro.

"La violation des droits de l'Homme est systématique. Elle n'est pas seulement physique, elle n'est pas seulement psychologique, elle n'est pas seulement mentale. Elle est programmée, conçue au sein même de cette prison", insiste Whillfer Piña.

D.Ryan--IP