Les orages de feux, conséquence des canicules, estime un chercheur
Les orages de feu, ou pyrocumulonimbus, qui ont touché la Gironde où 42.000 hectares ont été ravagés par un incendie depuis mercredi, sont la conséquence du réchauffement climatique qui favorise la succession de canicules, souligne auprès de l'AFP le chercheur du CNRS Jean-Baptiste Filippi.
Question : Qu'est-ce qu'un orage de feu ?
Réponse : "C'est un orage dont la colonne d'air va se placer au-dessus d'un feu. Cela commence par un petit nuage blanc tout mignon : c'est un cumulus, formé parce qu'il y a eu de la vapeur d'eau transformée en micro gouttelettes. Avec le soleil qui chauffe le sol, la vapeur d'eau condense tout d'un coup. Le cumulus devient un nuage beaucoup plus imposant, avec 1.000 tonnes d'eau en suspension. Ensuite, quand il a tellement surchauffé l'air autour, ça devient une colonne, avec un nuage en forme d'enclume, le cumulonimbus. Ca condense encore plus d'air et ça fait encore plus d'énergie, avec des courants ascendants de 150 km/heure ou plus. Il pleut, mais la pluie va s'évaporer avant d'arriver au sol parce qu'elle tombe de trop haut. Elle refroidit quand même l'atmosphère là où elle tombe, et là, c'est comme si on soufflait fort d'un coup sur une table, ce sont des rafales descendantes".
Q : Est-ce un phénomène nouveau ?
R : "C'est un phénomène courant au Portugal, en Californie ou en Australie. Dans ces pays, le monde de l'opérationnel a des pratiques adaptées. Au Portugal, c'était anecdotique mais régulier jusqu'en 2010. En 2017, la catastrophe de Pedrogao Grande (65 morts) a changé les choses. En France, le pyrocumulonimbus, c'est quelque chose d'assez nouveau. Il y en a peut-être eu à Landiras en 2022 mais pas longtemps. Et donc, il faut apprendre à gérer les incendies avec une interaction forte avec la météorologie où le feu fait son propre vent, c'est quelque chose de relativement nouveau".
Q : Est-ce une conséquence du réchauffement climatique ?
R : "Oui, c'est certain. Parce que la conséquence du réchauffement climatique, c'est qu'on va avoir plus de canicules. On a l'habitude des orages sur les Landes, c'est fréquent mais les conditions d'orage après trois canicules successives, c'est un cocktail nouveau".
Q : Ce phénomène est-il prévisible ?
R : "Les modèles de Météo-France prévoient les orages. Mais comme cet orage-là va être localisé au-dessus du feu, il faudrait savoir à l'avance où est le feu. Ce n'est pas possible. On peut prévoir les conditions qui vont amener à ça, oui, mais on ne sait pas où exactement. C'est rare. Comment voulez-vous que l'intégralité des pompiers de France ait eu à vivre un phénomène pareil ? Avec un ou deux événements, on ne peut pas faire de statistiques. C'est pour cela qu'on travaille sur le programme EUBURN avec Météo-France et les pays européens, et au CNRS avec la mission pour l'expertise scientifique (MPES) avec laquelle on a monté fin mai un dossier sur les villes face aux feux de forêt".
Q : Est-ce la particularité des feux de Gironde ?
R : "La grande difficulté, c'est l'imprévisibilité. C'est un feu qui a commencé avec du vent de nord, puis de l'ouest, puis du sud, puis de l'est, et à nouveau du sud, de l'ouest... Et il y a aussi cette énergie potentielle dans l'atmosphère qui a fait que localement, la colonne de convection a aspiré les braises pour mettre le feu plus loin. Les conditions locales sont devenues dantesques et les vitesses de propagation énormes."
Q : Peut-on parler de mégafeu ?
R : "Personne ne peut définir ce qu'est un mégafeu. C'est un terme qui ne dérange pas le monde scientifique, mais c'est un terme évocateur, pas normatif. On va trouver plein des définitions : ça peut être à partir de 10.000 hectares brûlés, ou parce qu'il y a de la pyroconvection, ou une vitesse de propagation supérieure à 3 km/h. D'autres vont dire qu'à partir du moment où la stratégie n'est pas d'arrêter le feu de suite, ça devient un mégafeu. C'est le cas actuellement en Gironde, ils n'y vont pas pour l'éteindre, ils y vont pour sauver les gens. Donc certains le qualifient de mégafeu."
N.Behan--IP