L'hypothèse de leur vie renversée par une IA ? Trois maîtres de l'informatique témoignent auprès de l'AFP
Ils ont bâti leur carrière autour d'une hypothèse qu'une intelligence artificielle vient peut-être de renverser : trois maîtres de l'informatique théorique racontent à l'AFP les effets vertigineux de ces percées de l'IA, qui se multiplient et secouent la communauté scientifique.
À l'origine de leur émoi, l'annonce lundi d'OpenAI, le créateur de ChatGPT, et d'Anthropic, développeur de Claude, qui ont chacun affirmé qu'un de leurs modèles avait réfuté l'hypothèse dite du temps exponentiel (ETH).
Cette conjecture, méconnue du grand public mais centrale en informatique, postule que certains problèmes ne peuvent être résolus qu'en essayant quasiment toutes les combinaisons, comme pour un cadenas dont on ignore le code, les rendant insolubles même avec une puissance de calcul monumentale.
Des centaines de travaux en informatique ou en génomique s'appuient dessus. Si elle est fausse, l'analyse rapide de génomes complexes ou le décryptage d'un code solide redeviendraient envisageables, même si personne ne sait encore comment.
Cette découverte poursuit une série, ininterrompue depuis avril, de résolutions par l'IA de centaines de problèmes mathématiques, qui ont plongé la communauté scientifique dans des débats existentiels. Quelque 25 lauréats de la médaille Fields (équivalent du Nobel pour les mathématiques) ont mis en garde contre un "effet destructeur" de l'IA.
OpenAI a confié la vérification de cette dernière découverte à deux des auteurs de l'hypothèse, Russell Impagliazzo et Ramamohan Paturi, de l'université de Californie à San Diego, ainsi qu'à Ryan Williams, du Massachusetts Institute of Technology (MIT), joints par l'AFP.
QUESTION : Si confirmé, que changerait ce résultat pour le commun des mortels ?
Ryan Williams : "C'est encore un résultat théorique. Mais il laisse entrevoir des façons de calculer bien plus efficaces."
Russell Impagliazzo : "C'est sans conséquence immédiate pour presque tout le monde (sauf mes amis et moi !). Mais à terme, cela pourrait donner de meilleurs outils d'analyse des données dans de nombreuses sciences. Ce résultat ne menace pas la sécurité informatique, mais les travaux qui en découleront pourraient obliger à renforcer le chiffrement et rendre lisibles des données protégées il y a des années."
QUESTION : Qu'avez-vous ressenti en apprenant qu'une machine avait peut-être renversé cette hypothèse ?
Ramamohan Paturi : "De la surprise. Cette hypothèse a orienté une grande partie de la recherche depuis trente ans. Mais les travaux bâtis sur elle ne seraient pas perdus pour autant."
Williams : "Je n'y croyais pas tout à fait et j'étais l'un des sceptiques les plus en vue. Alors, j'ai eu le sentiment qu'on me donnait raison (sourire)."
Impagliazzo : "Je crains d'être moins enjoué que les autres. J'aurais de loin préféré que ce soit découvert par un humain capable d'expliquer son raisonnement. Et j'aurais aimé serrer la (vraie) main de la personne qui a réfuté cette hypothèse."
QUESTION : Que reste-t-il aux chercheurs humains ? Que diriez-vous à un étudiant ?
Paturi : "Ces percées repoussent les limites de la recherche, mais je crois que les humains restent capables, par leur créativité, de décider où aller. J'encouragerais les jeunes à se lancer, en apprenant à utiliser ces outils tout en développant leur propre jugement."
Williams : "Je crois que notre discipline vit le début d'une vraie révolution. Pour moi, ça vaut vraiment la peine de s'y lancer. Certains n'auront peut-être plus envie d'y travailler ; d'autres pourraient s'y mettre."
Impagliazzo : "Je suis moins confiant. Tout change à une vitesse stupéfiante. Jusqu'ici, c'étaient à peu près les mêmes chercheurs qui faisaient la partie la plus prestigieuse du travail (trouver) et la moins valorisée (vérifier et expliquer). Il semble désormais qu'une grande partie, voire l'essentiel, de la première sera menée par l'IA, laissant aux humains la seconde. Du moins jusqu'à l'an prochain, quand elle aura encore progressé. Je n'ai aucune idée de ce que sera la recherche dans un an."
QUESTION : Ces résultats viennent de modèles détenus par des entreprises, qui décident quoi publier et quand. Cela vous inquiète-t-il ?
Paturi : "La concentration de l'accès à de puissants outils de recherche pose de sérieuses questions : qui peut participer, qui y accède en premier et qui décide des sujets de recherche. Publier une preuve est important, mais ne donne pas un accès égal aux outils qui l'ont produite. L'annonce d'une entreprise ne peut se substituer à l'évaluation des pairs."
Williams : "Oui, c'est inquiétant. C'est aux entreprises d'IA d'user de leur pouvoir de façon responsable ; je crois qu'elles en sont conscientes."
Impagliazzo : "Quand un humain résout un problème, il ne livre pas seulement la solution, mais aussi le chemin qui l'y a mené. Et ce chemin vaut souvent plus que la solution elle-même."
A.Hanbury--IP