Climat : quinze jeunes Canadiens défient l'État devant la justice
Ils s'appellent Kira, Lauren ou Albert. Avec une dizaine d'autres jeunes, ils feront face fin octobre à l'Etat canadien devant la justice pour le contraindre à l'action contre la crise climatique, dans un pays de plus en plus frappé par les incendies et le réchauffement.
Durant cinq semaines d'audiences, ces quinze jeunes, âgés de 17 à 24 ans et originaires des quatre coins de ce pays immense, vont devoir prouver que les gouvernements successifs ont violé "leurs droits constitutionnels à la vie, à la liberté et à la sécurité" en ne réduisant pas les émissions de gaz à effet de serre.
"Cela ne peut tout simplement pas continuer", a dit à l'AFP Lauren Wright, 22 ans. L'État "ne peut pas se contenter de dire : +Oups, on a encore raté (nos objectifs climatiques) parce qu'on avait d'autres priorités+".
Ce procès inédit dans le pays se tiendra à partir du 26 octobre à Vancouver (ouest) et devrait s'achever fin février 2027. Il intervient après sept ans de procédures. La plainte de ces jeunes, déposée en octobre 2019, a été rejetée un an plus tard par une cour fédérale avant qu'une cour d'appel ne leur donne raison fin 2023 en ordonnant un procès.
Comme au Canada, les militants environnementaux, à travers le monde, se tournent de plus en plus vers les tribunaux pour contraindre gouvernements ou entreprises à agir pour le climat.
Avec des victoires qui commencent à s'accumuler. Dans une affaire portée par des retraitées suisses, la Cour européenne des droits de l'homme a jugé en 2024 que la Suisse n'en faisait pas assez pour lutter contre le changement climatique, devenant ainsi le premier pays condamné par un tribunal international pour cette raison.
Et en 2025, la Cour internationale de justice a estimé, dans un avis consultatif retentissant, que les États avaient bien l'obligation de protéger le climat "pour les générations présentes et futures" - un avis appelé à être cité et interprété dans les juridictions du monde qui examinent aujourd'hui des affaires climatiques.
Aux États-Unis, en revanche, un juge fédéral a rejeté il y a un an la plainte d'un groupe de jeunes qui affirmaient que la politique de Donald Trump, favorable aux énergies fossiles, bafouait leurs droits fondamentaux.
- 18 heures de voiture pour fuir un incendie -
Devant le tribunal de Vancouver, ces quinze jeunes Canadiens devront expliquer très concrètement en quoi le changement climatique a eu un impact sur leurs vies. S'ils obtiennent gain de cause, ils réclament la mise en oeuvre par l'État fédéral d'un plan contraignant de réduction des émissions.
Âgée de 20 ans, Kira Young vit dans le Grand nord canadien, à Yellowknife. Elle souhaite raconter comment elle a dû être évacuée, comme les 20.000 autres habitants de sa ville, face à l'avancée des flammes en 2023, année dévastatrice pour les feux de forêt au Canada.
"Le feu menaçait notre ville. Nous avons mis le plus d'affaires possible dans notre voiture et nous avons roulé 16, 17, 18 heures" pour évacuer Yellowknife et rester "trois semaines" loin de cette ville très isolée, se souvient-elle avec émotion.
Incendies record, crues soudaines, fonte des glaces... Le Canada subit de plein fouet les effets du changement climatique. Selon un rapport du gouvernement fédéral publié début septembre, le pays s'est réchauffé "près de deux fois plus vite que la moyenne mondiale" depuis 1970, et l'Arctique "trois fois plus vite".
- Retour aux "années 1970" -
Pour Albert Lalonde, 24 ans, les jeunes sont confrontés à "la question de se projeter, de se construire dans un monde qui vit l'effondrement".
Selon lui, la politique menée par le gouvernement canadien ne fait qu'aggraver la situation.
Tentant de réduire la dépendance du pays à l'égard des États-Unis, le Premier ministre Mark Carney mise sur l'accélération de grands projets industriels ou sur l'exportation de pétrole en Asie. Il a reconnu que les objectifs climatiques ambitieux de son prédécesseur Justin Trudeau ne pourraient être atteints.
"On n'aurait pas pu imaginer que notre procès surviendrait dans le contexte actuel de régression en tout point de la question climatique et environnementale. On est en train de revenir littéralement dans les années 1970", regrette Albert, qui espère que ce procès enverra "un signal".
Malgré l'ampleur du changement climatique, Kira dit conserver son optimisme. "Le message, c'est que c'est un défi que nous pouvons relever. Il y a de l'espoir. C'est ce qui alimente des projets comme ce recours en justice".
P.Lynch--IP